Franchir les frontières
Texte paru dans la revue esquisse(s), n° 4, printemps 2013 (Traverses).
L’intérêt à la politique fait partie de moi-même depuis toujours.
Après mon arrivée en France, à dix ans en 1945, venant du camp, j’ai été placé en maison d’enfants. Dès que j’ai maîtrisé suffisamment la langue française, tout mon argent de poche de la semaine était dépensé pour l’achat de quelques exemplaires d’un quotidien. Je crois que j’ai toujours milité, mais je n’ai jamais adhéré à un parti. Sans doute cette caractéristique vient-elle de loin. Peut-être l’ai-je héritée. De même que cette façon d’être toujours à cheval sur deux domaines, de vivre dans deux mondes, d’être dans l’entre-deux.
En effet je suis né, en 1935, dans une Pologne en cours de modernisation, dans une communauté juive de trois millions d’habitants en pleine mutation, passant de la civilisation religieuse juive orthodoxe, notamment celle du Shtetl, à une civilisation urbaine, plus laïque, donc plus libre, avec des mouvements politiques nombreux : religieux, sionistes, bundistes, communistes. Juste avant la Seconde Guerre mondiale, plus de 350 000 Juifs vivaient à Varsovie, près d’un tiers de la population : une population très diversifiée, avec ses cultures, ses écoles, ses institutions, ses partis.
Une transformation de la culture, des mentalités, de l’éducation, du statut des femmes était en cours. Il y avait une sorte de coexistence, ou plutôt de confrontation permanente, entre l’ancien et le nouveau. Entre le hassidisme du Ba’al Shem Tov1 et Marx ou Borochov.
À l’image de ce que Kafka écrit dans une lettre à Max Brod, à propos de l’abandon de la langue yiddish pour l’allemand par les intellectuels juifs :
Ce que voulaient la plupart de ceux qui commencèrent à écrire en allemand, c’était quitter le judaïsme, généralement avec l’approbation vague des pères (c’est ce vague qui était révoltant) ; ils le voulaient, mais leurs pattes de derrière collaient encore au judaïsme du père et leurs pattes de devant ne trouvaient pas de nouveau terrain. Le désespoir qui s’ensuivit constitua leur inspiration.
L’histoire de ma famille est une bonne illustration de cette période de transition, de ce dédoublement et de ces bifurcations. Mes parents parlaient yiddish entre eux, mais avec nous, leurs trois enfants, ils parlaient polonais, afin que nous devenions de bons citoyens polonais. J’ai un vague souvenir de beignets de pomme de terre, les latkès de Hanoucca, qui coexistaient avec le sapin de Noël. Mon grand-père maternel était un Juif très pieux qui avait passé de nombreuses années en Yeshiva, mais tous ses enfants étaient devenus communistes, sympathisants ou militants — l’un, communiste orthodoxe et militant « professionnel », est resté dix ans dans les camps staliniens et en est ressorti toujours communiste ; le second, trotskiste, parti en URSS, a disparu sans laisser de trace ; les autres étaient simplement sympathisants. Mais ils venaient les jours de fête, à Rosh Hashana et Yom Kippour, chanter les prières avec leur père, qui avait une très belle voix. Une anecdote concernant un de mes oncles montre vraiment cette double identité en cours de transition : âgé de seize ou dix-sept ans, il allait à la prière le matin très tôt, vers cinq heures, au premier minyan, car à six heures il y avait la réunion de la cellule communiste dans la forêt. Est-ce de ces figures que j’ai hérité à la fois l’intérêt pour la politique, le besoin d’engagement, et le désir d’une sorte de double identité ?
Je me suis souvent interrogé sur le sens de ce dédoublement permanent. Depuis toujours je n’ai jamais pu me satisfaire de m’ancrer là où je me trouvais, dans le domaine de la vie professionnelle comme dans celui de la culture. Je me suis plongé dans l’étude des textes juifs traditionnels religieux, alors qu’en même temps j’étais de gauche et tenté par le marxisme. Un peu plus tard, fraîchement sorti d’une grande école scientifique, et ayant à peine commencé un travail de recherche en physique en vue d’une thèse, je me suis lancé dans une licence de sociologie et d’ethnologie. Je n’ai jamais pu rester exactement là où je me trouvais, toujours tenté par l’exploration d’un ailleurs intellectuel.
Être chercheur en physique entraîne par définition à être dans l’attente de découvrir quelque chose de nouveau, et donc à marcher vers une terra incognita, motivation essentielle d’un chercheur. Mais quel est le sens de cette activité de recherche ? C’est une question que nous nous sommes posée pendant un ou deux ans, avec quelques collègues physiciens, tous en analyse : nous nous sommes demandé ce que le métier de chercheur et l’activité de recherche représentaient pour nous sur le plan analytique. Une activité théorique qui serait la poursuite de ces jeux d’enfant (se demandant « d’où viennent les enfants »), ou bien une activité pratique qui prolongerait celle des enfants qui aiment démonter et remonter les horloges et les Lego.
La recherche de l’ailleurs, la découverte de l’inconnu, du caché, de l’autre, dans l’activité de l’ethnologue n’est peut-être pas si différente de ce questionnement. C’est peut-être pour cela que j’ai choisi d’apprendre aux Langues O’ une langue très lointaine, de l’extrême ailleurs : le birman, étudié pendant deux ans. Nous n’étions que quatre étudiants (encore une vocation de minoritaire ?). Tout cela en continuant ma thèse en physique. Être toujours ailleurs que là où je me trouve. J’ai toujours pensé que j’avais fait une transition naturelle quand je suis passé de l’interrogation sur l’autre à celle sur moi-même, en commençant une psychanalyse qui a duré longtemps. Ayant passé une licence puis un DESS de psychologie clinique, j’ai pu travailler en milieu hospitalier et en CMPP2. Devenu psychanalyste, j’ai continué ma double vie : physicien le jour, psychanalyste le soir. Dédoublement temporel. Dans laquelle des activités étais-je moi-même ? Je ne saurais vraiment le dire. C’est un peu comme le rêve et la vie éveillée, qui toutes deux font partie de nous-mêmes ; ou bien encore cette double polarité qui nous habite : la part rationnelle et la part poétique ou imaginaire. Laquelle est plus vraie ?
Était-ce une sorte de boulimie qui me poussait à vouloir tout embrasser, sans jamais rien lâcher ? Ne rien quitter, rester attaché. Peut-être rester un enfant. Toutes ces expériences, je ne les ai pas vraiment menées jusqu’au bout, ne quittant jamais complètement aucun lieu géographique, intellectuel ou identitaire. J’ai pris des chemins de traverse mais n’ai jamais opéré de rupture. Comme dans la vie affective, où je suis resté ami des femmes avec qui je m’étais lié à un moment ou un autre de la vie.
Cette continuité-discontinuité se manifeste encore aujourd’hui. Ainsi la culture juive traditionnelle qui m’est restée du temps de mon adolescence et de ma jeunesse fait souvent retour dans d’autres domaines : je me trouve souvent à citer un passage biblique ou talmudique dans un contexte inattendu. Je m’efforce de trouver un sens séculier ou mythique aux textes traditionnels juifs, en essayant de formuler l’identité juive à laquelle je suis fortement attaché — moi qui suis athée — en termes d’identité culturelle et non en termes d’identité religieuse. C’est ce que j’appelle « le judaïsme comme culture ». Une façon d’intégrer le passé et le présent, tout différents qu’ils soient. Depuis des années je poursuis cette tentative dans un fort investissement associatif, qui représente pour moi le désir de réaliser mon identité juive dans le monde présent, hors du ghetto religieux juif.
Tous les groupes auxquels j’ai appartenu ou auxquels j’appartiens ont toujours été minoritaires. Je retrouve là une autre tendance qui m’est familière : être dans la minorité. Autre investissement de minoritaire. Depuis des dizaines d’années je milite pour la paix israélo-palestinienne, pour le dialogue judéo-arabe, à La Paix Maintenant et dans JCall, l’association juive européenne pour Israël et pour la paix avec les Palestiniens, fondée sur le principe « deux peuples, deux États ». Contre tous les fronts du refus. Malgré les échecs, les déceptions et les désenchantements. C’est comme si l’on reprenait sans fin un bâton de pèlerin, poussé par un besoin irrépressible, par un espoir, par un désir d’améliorer, de réparer le monde — le Tikkoun Olam selon la tradition mystique juive. Tenter de jeter des ponts entre des lieux, des domaines, des entités qui semblent hétérogènes. Mettre en dialogue des personnes qui s’ignorent.
Alors, est-ce un rêve de toute-puissance selon lequel une minorité active pourrait à elle seule changer une situation ? Est-ce le rêve d’une maîtrise des connaissances dans une poursuite infinie ? Faire lien entre les disciplines, les langues, les identités fermées. Un rêve introuvable d’unification de l’homme entre la science dure et la culture humaniste ; une unité à trouver entre l’identité juive et l’identité citoyenne, le tout dans un univers éclaté aux multiples connaissances et appartenances. C’est le même rêve, ou désir, de réunifier le passé et le présent. C’est peut-être cela, la clé d’une identité culturelle : assumer le passé, différent de ce que l’on est, mais le revendiquer tout de même comme le nôtre.
Ai-je parcouru le domaine qui me semblait assigné, ou ai-je, comme un promeneur dilettante, sauté les barrières qui séparent les domaines, le temps de goûter aux autres fruits des multiples arbres de la connaissance ? Tout en suivant une grande route, j’ai aimé prendre des chemins de traverse.